En prélude au remaniement gouvernemental promis ces derniers temps par le président de la République, les Guinéens s’interrogent sur le profil des hommes et des femmes qui formeront le nouveau gouvernement et surtout sur la profondeur du remaniement envisagé.
Toutefois, certains proches collaborateurs du président de la République commencent déjà à battre publiquement campagne pour la primature, ce qui est inhabituelle dans les mœurs politiques du pays, alors que d’autres, en droite ligne avec une guerre politique datant de l’ère de Lansana Conté jettent le discrédit sur ceux qui prétendent occuper ce poste.
S’il est prématuré à ce stade de spéculer sur la profondeur et la portée du remaniement envisagé, l’idée d’un changement d’envergue dans la conduite des affaires gouvernementales est de plus en plus ressentie par les populations comme une nécessité. De toute évidence, il n’est un secret pour personne que la Guinée traverse une sérieuse crise politique, économique et sociale que le gouvernement actuel n’a pas pu prévenir et gérer selon les attentes du grand nombre.
En effet, les conclusions peu rassurantes sur l’état de l’économie nationale de la dernière mission du FMI (fonds monétaire international), la récente grève paralysante menée par la branche dissidente mais légitime du syndicat des enseignants et l’insoluble contentieux né de la dernière élection communale, plaident en faveur d’un changement de cap. Ainsi, une des priorités phares du président de la République devrait consister à réhabiliter la fonction de Premier ministre dans le but de d’atténuer son hyper présidence.
Réhabiliter la fonction de Premier ministre
Un éventuel remaniement gouvernemental n’aura assurément de sens aujourd’hui que s’il se traduit par un changement profond dans la gestion des affaires publiques. C’est au président de la République que revient la responsabilité primordiale de doter la Guinée d’un gouvernement sous le leadership d’un Premier ministre proactif pour donner corps auprojet de société qu’il ambitionne pour la Guinée.
Pour atteindre ce but,  le président de la République doit réhabiliter la fonction de Premier ministre qui est restée en berne et à la périphérie des véritables enjeux socio politiques et économiques du pays. Le nouveau Premier ministre, s’il doit en avoir un, devrait être avec la volonté affirmée du président de la République, un véritable chef d’équipe, compétent, ayant un « gros sens de jugement » comme le disent les Québécois, fin connaisseur des réalités domestiques et à même d’avoir un ascendant sur l’équipe gouvernementale. Ceci est d’autant plus important que depuis le premier mandat du président de la République, force est de constater que les premiers ministres sont affaiblis pour ne pas porter ombrage à leur chef. Par conséquent, ils sont devenus peu opérationnels sur les terrains que la constitution leur réserve.
Outre la réhabilitation de la fonction de Premier ministre, le critère régional de son choix devrait également changer. Dans un pays à très forte sensibilité ethnique comme la Guinée, s’il est normal que le gouvernement de la République dans son ensemble reflète, pour des questions de légitimité sociale, les quatre régions naturelles, cela ne devrait pas  prendre la forme de la réservation exclusive du poste de Premier ministre àune région précise.
Un tel procédé est nettement aux antipodes de la lutte que tout républicain est en droit de mener contre la régionalisation des hautes fonctions de l’État. Il montre au même moment le défi qui est celui de la Guinée en matière de gestion de la diversité.
En effet, dans un pays comme la Guinée, l’équilibre régional dans la gestion des affaires gouvernementales doit se réaliser à travers la composition du gouvernement lui-même et non dans la réservation des hautes fonctions de l’État à une région au détriment des autres. Ceci permet d’éviter la libanisation de nos mœurs politiques. Au Liban, pour des raisons surtout confessionnelles, le président est toujours un chrétien et le premier ministre un musulman.
Restaurer la cohésion gouvernementale
Les récentes crises sociales traversées par la Guinée montrent à quel point la cohésion et la communication gouvernementales sont à améliorer. En situation de crise, on constate très souvent que certains ministres qui ont du mal à comprendre la complexité d’un problème communiquent chacun de son côté   et vont en rang dispersé dans les propositions de solutions, exposant ainsi au grand jour leurs contradictions.
En plus des membres du gouvernement, le président de la République est aussi entouré de certains proches conseillers qui sont des pires ennemis et qui n’hésitent pas une seule seconde à étaler sur la place publique leurs dissensions.
Les signaux qui arrivent aux observateurs de la vie publique montrent de toute évidence que le climat de travail dans les hautes sphères de l’État est loin d’être propice à la mise en œuvre sereine et effective de la politique du président de la République. Et le temps de gestion par ce dernier des contradictions de ce climat risque de réduire le temps nécessaire à consacrer aux vrais problèmes de la nation. Pour ces motifs, la cohésion au sein de la nouvelle équipe gouvernementale et entre les proches conseillers du président de la République est indispensable pour accorder à l’action gouvernementale la crédibilité et l’efficacité requise.
Au final, si en dernier ressort le choix des ministres relève du pouvoir discrétionnaire du président de la République, il n’en demeure pas moins que le public aussi a le pouvoir souverain d’apprécier l’action ou l’inaction des ministres et des proches conseillers du président de la République, et par là même sa politique globale et son mode de gestion de la nation.
C’est dans ces conditions qu’il est dans l’intérêt du président de la République, en sa qualité du comptable suprême de son mandat, de doter la  Guinée d’un Premier ministre qui aura les mains libres dans le cadre de ses attributions constitutionnelles et d’une équipe gouvernementale reflétant l’état actuel de la société, compétente et surtout déterminée à mettre en œuvre sa politique.
Par Youssouf Sylla, analyste-juriste, à Conakry

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