1-Le 2 octobre prochain, la Guinée va boucler  ses 60 ans d’existence, quel est selon vous le bilan en terme de la construction de l’Etat ?

Mansour KABA  : Merci M. Camara de me donner l’occasion d’exprimer mon point de vue sur l’état de la République de Guinée 60 ans après son accession à la souveraineté nationale, le 2 Octobre 1958, suite au référendum du Général de Gaulle du 28 Septembre 1958.

On pourrait répondre à cette question en écrivant tout un livre, comme on peut y répondre en un seul mot. Avant le referendum, j’ai eu l’occasion de poser la question suivante à un notable de Kankan : « Oncle, comment voyez-vous, vous les Anciens, cette affaire du referendum ? ». Voici sa réponse : « Lorsqu’on demande à un esclave quand est-ce qu’il veut être libre ? Il devrait dire « avant-hier !», au lieu de dire « demain !». Pour la notabilité de Kankan, cette affaire d’indépendance n’était pas pour faire plaisir à Sékou Touré ou à Diawadou Barry. Mais c’était, pour eux, une question de dignité…

En analysant le célèbre discours de Sékou Touré prononcé en présence du Général de Gaulle lors de l’escale de celui-ci au mois d’août 1958 à Conakry, dans lequel il disait : « Nous préférons la liberté dans la pauvreté à l’opulence dans l’esclavage !», un grand sage de Kankan aurait dit : « Notre période est celle de la jeunesse. On ne demande plus aux vieux ce qu’ils pensent de la situation du pays ». Et il ajouta : « Sinon, je vous dis que tout ce qu’on rejette en faveur de la pauvreté, cette même pauvreté vous ramènera à pire que tout ce que l’on voulait éviter ».

Qu’est-ce à dire ? Je dis bien sûr que le peuple de Guinée a bien fait d’opter pour l’indépendance nationale. Mais cette situation de « pionnier » de l’indépendance nous a amenés dans la situation du coq, qui, par son chant matinal, réveille tout le monde et disparait par la suite tout au long de la journée. En fait, les autres pays d’Afrique de l’ouest qui ont suivi l’exemple de la Guinée en 1960, sont beaucoup plus avancés aujourd’hui que notre pays dans presque tous les domaines : éducation, santé, développement urbain, agriculture, infrastructures de transports, etc. Nous continuons à croire que nous sommes plus avancés que les autres, alors qu’en fait, nous appartenons au peloton de queue ! Prenez l’exemple de la terrible épidémie d’Ébola : il aura fallu envoyer des échantillons à Dakar et Paris pour savoir de quoi nos compatriotes mouraient sans appel.

Le territoire de la République de Guinée a subi soixante années de colonisation française. Les soixante années qui ont suivi l’indépendance ont été une occasion de faire cent fois mieux que le système colonial. Mais moi, je suis resté sur ma faim.

2-La rupture avec la France (le non au référendum du Général De Gaulle), a- t-elle forgé la mentalité politique guinéenne ?

La mentalité politique guinéenne était établie bien avant ce référendum. Une preuve existe dans un article de Maurice Voisin, un grand journaliste polémiste français de Dakar qui a écrit dans son journal « Le Petit Jules » bien avant le referendum du 28 septembre 1958 :« Le vent de l’indépendance qui souffle sur l’Afrique souffle à très grande vitesse en Guinée ».

Il faut, à ce titre, revenir aux conditions des guerres de conquête coloniale que la France a dû entreprendre pour soumettre le territoire de la Guinée à sa domination : L’Almamy Samory Touré, en Haute Guinée, l’Almamy Bocar Biro Barry au Foutah, Dina Salifou, en Basse Guinée et Zébéla Togba, ainsi que beaucoup d’autres chefs en Guinée Forestière sont ceux-là qui ont forgé la mentalité anticoloniale des Guinéens. N’oublions pas que la région de la Forêt n’a été finalement « pacifiée » que vers 1912 !

3- Comment construire l’Etat avec l’existence de particularismes ethniques ou communautaires, quel est votre réponse en tant que personne ressource ?

Que l’on veuille ou non, l’Etat guinéen est une réalité que nul ne peut contester. Et les populations qui vivent dans ce pays sont des Guinéens, quels que soient leurs origines ethniques : Soussou, Peulh, Maninka, Guerzé, Toma, Koniagui, Kissi, etc.  Autant que je sache, il n’y a, en Guinée, aucune revendication territoriale de quelque nature que ce soit. Cela est un capital inestimable dans la construction de l’Etat.

Il faut savoir qu’en Europe occidentale qui semble être le modèle pour de nombreux compatriotes, la Belgique, l’Espagne, la Grande Bretagne et même la France ne sont pas exempts de réclamations autonomistes. Ce qui n’est pas le cas en Guinée.

Des problèmes sociaux, il y en a un peu partout. Et il y en aura toujours. Car un principe économique dit ceci : « Un besoin satisfait en crée d’autres ». Le gouvernement est là pour résoudre ces problèmes sociaux. Et quelles que soient leurs natures : depuis les réminiscences de l’ancien esclavage en Moyenne Guinée aux autres problèmes socio-politiques qui font actuellement l’objet des diverses grèves et manifestations politiques. Mais ces problèmes ne mettent pas en cause la nature démocratique du système politique qui est pratiqué en Guinée, de même que le principe de l’égalité des citoyens guinéens devant la loi, lorsque celle-ci est respectée en toute équité et transparence. A ce titre, je tiens à dire que ce qui s’est passé à Kalinko, dans la Préfecture de Dinguiraye, le lendemain des élections communales de février 2018 relève des crimes contre l’humanité et non du contentieux électoral. Les principaux auteurs de ces crimes doivent passer devant les tribunaux de la République et subir les peines qu’ils méritent.

Pour revenir à votre question, je dirais que les particularismes ethniques ou régionalistes existent dans tous les pays d’Afrique. Cela provient du fait que les puissances coloniales qui ont dépecé le continent africain selon leur propre vouloir au cours de la conférence de Berlin en 1885 n’ont tenu aucun compte des besoins des peuples qui habitaient ces territoires. C’est le poison que les colons nous ont laissé. L’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) a maintenu cette division territoriale qui sert de base aux Etats africains. Il appartient à chacun de ces pays de tirer le maximum de profit de cette situation, tout en évitant d’en faire des sources de conflits interminables. La diversité ne nuit pas à l’unité.

4-Aujourd’hui, la question de la réconciliation nationale gérée par une commission est-elle pertinente, cet exercice mémoriel est-il utile pour exorciser les violences du passé ?

A mon humble avis, il n’existe pas, en République de Guinée, de problèmes de réconciliation nationale. A moins que l’on ne me cite ces problèmes et leurs causes et sources. Les problèmes qui se posent en Guinée sont des problèmes de nature socio-politique. Ces problèmes ne peuvent être résolus par une quelconque commission. On ne fait que chercher à « noyer le poisson », en posant ces questions essentielles de cette manière. En fait on cherche à taire les vrais problèmes de démocratie, de transparence dans les élections, de suppression des séquelles de l’esclavage ancien en Moyenne Guinée, de lutte contre la corruption et les détournements des deniers publics, etc., pour parler de « réconciliation nationale ». Les 90% de musulmans en Guinée n’ont aucun problème avec leurs compatriotes pratiquant d’autres religions. Arrêtons de nous voiler la face et cherchons de vraies solutionsaux vrais problèmes qui sont à la source du non-développement de notre pays.

5- Est-ce que selon vous la réalité communautaire pèse en réalité  sur la politique, sur les électeurs, dans un environnement ou les leaders politiques sont facilement associés à leurs communautés d’origine ?

La réalité communautaire pesait moins sur la politique en Guinée sous la colonisation que dans la Guinée d’aujourd’hui. Il y a des raisons objectives à cette situation.

Le régime du Parti Démocratique de Guinée – RDA (PDG-RDA) a fait, à partir de la création de l’Etat guinéen en 1958, un effort louable pour l’intégration des ethnies et des régions : on était pour ou contre le régime du PDG pas parce qu’on était Maninka, Peulh, Soussou ou Guerzé, mais parce qu’on n’approuvait pas le système politique qui y était pratiqué.Ainsi tous les mouvements politiques civils et estudiantins hors du territoire guinéen comportaient des militants dans toutes les ethnies du pays. En Guinée – même, l’intégration nationale était une réalité. Le cas spécifique du Foutah ne faisait que couvrir la gravité de l’incarcération et de l’assassinat de Telli Diallo, ancien secrétaire exécutif de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA). De même que les excès commis à Kankan, où on a affamé les populations pour les obliger à produire le riz qu’elles consommaient sous le mot d’ordre de « Cheytane 1975 » n’étaient que des manifestations d’une dictature qui ne disait pas son nom. Mais dans l’ensemble, nul ne pouvait faire campagne pour ou contre une ethnie ou une région.

Cela changea complètement avec la prise du pouvoir par l’Armée nationale en 1984. Le chef du Comité militaire de redressement national (CMRN), le général Lansana Conté, a pris la tête de cette ethnicisassion de la vie politique et sociale en République de Guinée. Il commença par profiter d’un déplacement à N’zérékoré pour dire aux populations locales qu’elles ne devraient plus accepter que la ville soit dirigée par des Maninka. Pendant ce temps, il préparait le coup d’état du 4 juillet 1985 qui fut attribué au col. Diarra Traoré.  Des politiciens véreux et ethnocentriques – ils se reconnaîtront ! – agissant sous les ordres du CMRN ont formé et encouragédes jeunes gens chargés de piller les biens des Maninka à Conakry, au moment où on arrêtait plusieurs dizaines d’officiers de la même ethnie pour les exécuter en même temps que les dignitaires Maninka du régime du PDG. C’est cette politique criminelle et apatride qui a instauré en Guinée un système politique basé sur l’ethnie et la région d’origine des citoyens.Les frustrations qui ont résulté de ce système inique continuent de diviser les Guinéens.

6- Quel enseignement peut-on tirer de la période dite révolutionnaire de 1958 à 1984 ?

La période allant de 1958 à 1984 correspond au règne du PDG et du président Sékou Touré. Cette période fait partie intégrante de la vie de la République de Guinée. Ce fait historique est marqué dans le marbre et personne n’y peut quoi que ce soit. En ma qualité d’ancien opposant à ce régime, j’ai l’habitude de parler de « Régime dictatorial ». Ce que nous devons porter à l’actif de ce régime, c’est qu’il a contribué à consolider l’Etat guinéen, malgré toutes les tentatives de déstabilisation menées par les services secrets français. Et cela contribua amplement à encourager les autres pays de l’ex-AOF à réclamer l’indépendance pour leurs pays respectifs en 1960.

Pour avoir cherché à dresser l’inventaire des acquis de ce régime en vue du lancement d’un grand projet de réhabilitation des réalisations de la période 1958 – 1984, j’ai constaté un très grand effort du régime en matière de développement :  recherches pour une soixantaine de projets de barrages hydro-électriques (grands projets, projets de taille moyenne et micro-projets), l’aménagement de grandes plaines pour la riziculture en région côtière et en Haute Guinée, plusieurs usines (briqueterie, cimenterie, usine textile, usines de jus de fruits à Kindia et à Kankan, huilerie à Dabola), création des sociétés d’exploitation de la bauxite à Boké, de l’or à Siguiri et Dinguiraye et du diamant à Banankoro, etc. Si le régime du CMRN avait eu l’honnêteté de continuer les efforts entamés sous le régime du PDG en matière de développement, notre pays n’en serait pas là où il est aujourd’hui.

7-Un célèbre historien guinéen Ibrahima Baba Kaké, qualifiait l’ancien président guinéen, Ahmed Sékou TOURE DE HEROS ET TYRAN, partagez-vous cette présentation si oui pourquoi ?

A mon avis, la tyrannie se caractérise essentiellement par le règne absolutiste d’un individu ou d’un groupe d‘individus sur une société ou un Etat. Il est le contraire du règne de la loi et de la démocratie. L’histoire connaît de nombreux types de tyrans : Néron dans la Rome antique, Salazar, Franco et Adolf Hitler respectivement au Portugal, en Espagne et en Allemagne, pour l’Europe des temps modernes et de nombreux autres en Afrique. Le président Sékou Touré était à la fois un héros et un tyran. Je ne trouve pas utile d’en ajouter à ce que mon grand’ frère Ibrahima Baba Kaké a écrit dans son ouvrage.

Je voudrais cependant ici par contre révéler ce que peu de Guinéens et d’Africains savent sur ce tribun hors pair qu’était le président Sékou Touré : il aurait laissé dans une banque suisse une somme d’environ 160 millions d’euros qu’il aurait dédiée aux générations futures. Mes recherches m’ont amené à constater la véracité de ce dépôt en Suisse. Il semblerait que le premier ministre Lansana Kouyaté aurait transféré cette somme de la Suisse dans une banque à Paris. L’Etat guinéen devrait mener une enquête pour savoir ce qui a été fait de cette somme, car elle était destinée aux jeunes d’aujourd’hui. C’est cette absence de contrôle des actes des gouvernants qui est la principale cause du mal guinéen : corruption, détournement de fonds, enrichissement illicite, etc.

Tout compte fait et bien qu’ayant été un opposant farouche à son régime, ce souci de l’avenir des jeunes guinéens et ce dépôt que l’on ne trouve de semblable dans aucun autre pays africain ou du tiers-monde me conduit à conclure que le président Sékou Touré était un patriote jaloux de son pouvoir et de son autorité. Le président Senghor du Sénégal n’avait-il pas dit de lui qu’il avait un « amour tyrannique de l’Afrique » ?

8- Selon vous quelles sont les grandes histoires et grandes dates qui symbolisent la Guinée ?

La République de Guinée se compose de régions naturelles qui sont habitées par des populations disposant d’une histoire aussi ancienne que riche et variée. En quelques mots, nous pouvons commencer par l’histoire de l’Empire du Ghana dès le sixième siècle de l’ère chrétienne. Les grandes familles qui ont dirigé cet empire sont actuellement réparties entre la Guinée, le Mali, le Sénégal, la Gambie et la Mauritanie. Signalons en passant que c’est après avoir échoué dans la tentative de colonisation de ce territoire que des Arabes d’Afrique du Nord se sont emparés de l’Andalousie, en Espagne, en colonisant ce territoire européen pendant cinq siècles (cinq cents ans). Ces armées Arabes musulmanes en route pour la colonisation du sud de la France ont été stoppées au cours de la célèbre bataille gagnée par Charles Martel dans les Pyrénées en 732.

Le royaume Sosso succéda dans la même région à l’Empire du Ghana. Le plus célèbre des rois Sosso fut Soumahoro Kanté qui domina le Mandé d’une main de fer, après avoir exilé les deux frères Keïta qui étaient concurrents pour la succession de leur père dans le Mandé. Ce pouvoir fort de Soumahoro Kanté fut mis en déroute par les troupes unifiées du Mandé sous les ordres de Soundiata Keïta au cours de la Bataille de Kirina en 1232. En bon administrateur, l’Empereur Soundiata Keïta organisa la vie sociale dans le Mandé en adoptant une constitution dont plusieurs éléments subsistent aujourd’hui encore dans les us et coutumes Maninka.

Au 14e siècle, l’Empereur du Mali Kankou Moussa Keïta a organisé le plus célèbre des pèlerinages à la Mecque que l’histoire a pu retenir. De passage au Caire, il aurait distribué tant d’or que le cours du métal jaune a baissé en Egypte pendant des décennies. Deux cinéastes autrichiens ont tourné un film sur ce pèlerinage historique et unique en son genre.

Un autre Empereur du Mali médiéval aurait tenté de découvrir ce qui se trouvait « derrière l’Océan Atlantique », à partir de l’Afrique de l’Ouest. Après deux tentatives infructueuses, il serait reparti à l’aventure une troisième fois et ne revint jamais. Il pourrait appartenir aux expéditeurs qui ont découvert l’Amérique !

A partir de 1725, des Peulh islamisés venant essentiellement du Macina ont engagé et gagné la Bataille de Talansan contre les autochtones animistes et les Pulli du Foutah Djallon. Au cours de ces confrontations, le sang aurait coulé à flot. A tel point que tous ceux qui pouvaient fuir ont quitté le Foutah Djallon pour s’installer qui en Basse Guinée (Sossos, Bagas, Nalous, Landoumas et Mikhiforés), qui, dans la région de Faranah et de Sierra Leone, qui encore dans la région de Siguiri et vers le sud du Sénégal. Kramo Alpha Sambegou qui dirigea cette bataille y a été aidé par une forte armée venue de Kankan sous le commandement de Alpha Kabinè Kaba. Ces relations anciennes entre coreligionnaires de Timbo et de Kankan sont restées jusqu’à ce jour, puisqu’un important quartier de Kankan porte aujourd’hui encore le nom de « Timbo ».

Le Royaume théocratique du Foutah a institué un régime qui pratiquait l’alternance au pouvoir. Avec cet inconvénient majeur de l’esclavage qui a été imposé aux autochtones vaincus. Un système discriminatoire dans tous les actes de la vie sociale servait de base aux relations entre les Peulh victorieux appelés « Pullo » et les autres qui habitaient séparément dans des « Rundè ». Le cas très récent de l’ancien Préfet de Lélouma, Samba Héry Camara, qui a perdu son poste de préfet parce que les Pullo de cette ville ne voulaient pas lui obéir en sa qualité de préfet, est une preuve de la survivance de ce système esclavagiste en Moyenne Guinée. Nulle part ailleurs en Guinée, un cadre de la haute administration n’a été rejeté par ses concitoyensà cause de son origine.

Un mouvement dirigé par des religieux Pullo du nom des « Houbou » s’est révolté contre l’Almamy de Timbo qui fut tué avec un de ses fils. Kramo Mory Kaba de Kankan dut faire appel à l’Almamy Samory Touré qui, au bout d’un siège de plusieurs mois vint à bout des meneurs de cette révolte et rétablit l’autorité des Almamy de Timbo.

Au 19e siècle, l’Europe devenue une grande puissance militaire s’est aventurée à chercher à coloniser nos anciens empires, royaumes et territoires d’Afrique, après des siècles de traite des esclaves. Tout le continent africain était devenu par la suite une proie facile, parce que vidée des bras vaillants qui devraient la protéger contre les envahisseurs/colonisateurs venus essentiellement d’Europe.

Signalons d’abord les actions d’Elhadj Omar Tall qui est venu du Foutah Toro (Sénégal)au Foutah Djallon (Guinée), puis s’installa à Dinguiraye, dans l’actuelle Haute Guinée. Son passage au Foutah Djallon a été marqué par la construction de la Mosquée de Gadha Satina (Rundè Ndouffa). Par la suite, il est passé par Kankan, avant d’aller s’établir à Ségou. Sur le chemin du pèlerinage à la Mecque, il a créé un royaume dans l’actuel Nord du Nigeria. Sir Ahmadou Bello qui a été un acteur important au moment des luttes pour l’indépendance du Nigeria serait, lui aussi, un descendant d’Elhadj Omar Tall.

Contrairement à ce qui est écrit dans certains ouvrages coloniaux, les envahisseurs n’ont nulle part été accueillis avec des fleurs et des guirlandes aux cous des femmes. Au contraire, la colonisation du territoire de la Guinée dite française a été obtenue par la France après de nombreuses guerres de résistance : l’Almamy Samory Touré en Haute Guinée, l’Almamy Bocar Biro Barry en Moyenne Guinée (Foutah Djallon), Dina Salifou et Manga Kindi en Basse Guinée, Zébéla Togba et Kissi Kaba en Guinée Forestière, pour ne citer que quelques célébrités au niveau de la résistance à la colonisation de la Guinée, ont farouchement combattu l’occupation de la Guinée, par la force des armes. En région forestière, cette résistancea continué jusqu’à la veille de la 1ère guerre mondiale.

Quelques mots pour illustrer cette période sanglante au cours de laquelle l’Europe dite civilisée s’est abattu sur l’Afrique sans aucune considération des droits humains. La première bataille des troupes d’occupation coloniale contre l’Empire de l’Almamy Samory Touré a eu lieu à Woyowayanko, à l’entrée ouest de la ville de Bamako. Les soldats français qui y ont été capturés ont été rasés et circoncis et envoyés à Bissandou (préfecture de Kankan) pour surveiller les champs de riz de l’Empereur. Leur cimetière dans cette localité est aujourd’hui encore clôturé et visitable pour tous ceux qui le désirent.

Dans le Royaume théocratique du Foutah, les rivalités entre l’Almamy Bocar Biro Barry de Timbo et les chefs d’autres Diwè comme Alpha Yaya Diallo du Labé n’ont pas permis au premier de présenter contre les troupes françaises un front uni anticolonial. Les uns pensant qu’après la chute de Bocar Biro, c’est à eux que le colon français allait confier le pouvoir au Foutah. Ainsi au cours de la bataille décisive de Poredaka à la fin du XIXe siècle, plusieurs Diwè se sont abstenus de participer aux combats des troupes de Bocar Biro. Celui-ci aurait alors prononcé un bon mot qui dit : « Celui qui ne viendra pas à Poredaka, ira à Daka Porê ».  Ce qui devrait signifier : Celui qui ne viendra pas se battre à Poredaka, se soumettra aux fournitures obligatoires de riz et de caoutchouc aux colons français ». Ce sont finalement les troupes de l’Almamy Samory Touré qui sont venues, encore une fois, porter secours au Royaume théocratique du Foutah, le bénéficiaire de cette intervention étant l’Almamy Bocar Biro. L’un des chefs Sofa qui ont participé à cette bataille et y ont laissé leurs vies est le grand’père du Ministre Damantang Camara. L’Almamy Bocar Biro a été défait, poursuivi par ses propres parents. Lorsqu’ils l’ont retrouvé, ils lui ont tranché la tête pour la livrer sur un plateau au gouverneur de la France conquérante en Guinée.

Aux 60 ans de colonisation, ont succédé aujourd’hui 60 ans d’indépendance. La date charnière qui s’intercale entre ces deux périodes est celle du 28 septembre 1958, date d’accession de la Guinée à la souveraineté nationale.Cette nouvelle histoire devrait être écrite par d’autres. Puisque nous la vivons encore de nos jours.

9-Quelles sont les grandes familles qui incarnent la nation, qu’elles soient traditionnelles, religieuses ou culturelles ?

Je préfère m’abstenir pour ne pas froisser la sensibilité des citoyens guinéens qui ne verront pas le nom de leurs grands-parents sur cette liste. Nous devrons veiller au respect de tous et de toutes devant la Loi. Ibrahima Baba Kaké aimait dire qu’il y avait « des voix qui comptent et des voix qui pèsent ». Mais en démocratie, nous devrons pratiquer le principe de l’égalité de tous les citoyens, quel que soient leurs origines ethniques ou familiales, leur religion ou leurs conditions de vie.

10-Que pensez-vous de la Guinée 60 ans après ?

Après soixante années d’indépendance, je constate que nous avons parcouru un très long chemin. Mais ce qui reste à faire est encore plus important que ce que nous avons déjà fait, tous les régimes qui se sont succédé depuis le 2 Octobre 1958 pris en compte. Il faudrait tout un livre pour dresser le bilan de 60 années de souveraineté nationale.

11-Que pensez de l’enseignement en Guinée de l’indépendance jusqu’à nos jours ?

Ce thème devrait être le seul sujet d’une interview. Tout simplement parce que j’ai énormément d’idées là-dessus. Voici ce que je voudrais dire en quelques mots. En 2001, j’ai été invité à participer à la présentation des « PROJETS DU SIECLE DE TAIWAN » à Taipei (République de Chine), à ne pas confondre avec la République Populaire de Chine de Beijing. J’étais chargé d’intéresser les grandes sociétés de bâtiment et travaux publics d’Europe occidentale à participer à ce séminaire. Le montant total des projets à réaliser pendant les cent prochaines années à Taiwan était de 375 milliards de dollars USA. A Taiwan (capitale Taipei), j’ai découvert un pays insulaire de 22 millions d’habitants qui produisait à l’époque 50 % des ordinateurs portables du monde entier. Le reste étant laissé aux USA, à l’Europe et aux autres pays d’Asie comme le Japon et la Corée du sud. Ce pays ne disposait ni de pétrole, ni de bauxite, ni d’or, ni de diamant, ni d’autres minerais, mais il avait un système éducatif parmi les plus performants du monde développé. On y comptait 90 % de bacheliers au niveau des jeunes. Ce qui était tout aussi remarquable, c’est que plus de 80 % des sociétés avaient moins de dix employés. C’est ici que l’on voit l’importance de l’éducation dans un pays. La matière grise, donc l’éducation, devrait être notre matière première par excellence.

Pour ma part, le système éducatif devrait être considéré comme la « priorité des priorités ». On ne devrait pas se contenter de demi-mesures. Une grande réforme du système éducatif devrait être entreprise en dehors de toutes les considérations hypocrites et démagogiques. Mais notre pays est encore très loin de cette conception du développement.

12- Comment voyez-vous la Guinée après 60 ans d’indépendance ?

En Guinée, nos dirigeants passent le plus clair de leur temps à chanter « le scandale géologique » qui prévaut dans notre pays. Mais nous n’en tirons que des miettes pour le développement. Il est grand temps d’arrêter de rêver et de s’intéresser aux vrais problèmes de développement du pays.

Une remarque importante : le traumatisme vécu ou subi par mes compatriotes au cours des premières années de l’indépendance, au lieu de revigorer le patriotisme du Guinéen l’a totalement inhibé et rendu apatride. Chacun cherche à tirer le maximum de profit de sa situation dans l’administration (ministres et directeurs des grands services de l’Etat), sans se soucier d’une quelconque mission au profit du pays et de sa population. De ce fait, les dirigeants de l’Etat guinéen sont devenus les principaux ennemis du pays et du Peuple. Et lorsque ces comportements sont accompagnés d’impunité, alors l’Etat est réduit à sa plus simple expression.

Je viens d’entreprendre un petit voyage entre Bamako, au Mali, et Kankan, en Guinée, en passant par la ville frontalière de Kourémalé. Ce que remarque tout voyageur attentif, c’est que de Bamako à la frontière guinéenne, l’on voit défiler des champs et des plantations, apparemment bien soignés. Mais lorsque l’on entre en Guinée, c’est la nature dans sa plénitude : peu de champs, peu de plantations, mais de nombreux jeunes à motos ou dans des mini-remorques qui vont dans les mines d’or.

Notre pays, la Guinée a besoin aujourd’hui d’un réarmement patriotique. Mais pour le régime du RPG-Arc-en-Ciel, il est trop tard pour corriger les erreurs des huit (8) dernières années. Il nous faut désormais un programme minimum comme celui qui est annoncé ci-dessous et par ordre de priorité :

  1. Education,

  2. Santé,

  3. Agriculture

  4. Energie dans tout le pays,

  5. Infrastructures,

  6. Réforme de l’Etat et de l’administration,

Nous plaçons les mines en dernière position de nos priorités parce que le mode d’exploitation actuelle de nos produits miniers de base n’apporte rien, ni au pays, ni aux populations voisines des sites d’exploitation. Les conditions actuelles devront être totalement revues et corrigées.

Je vous remercie de m’avoir donné l’occasion d’exprimer mon opinion sur quelques problèmes essentiels de notre pays.

Avec Mohamed Mansour KABA , Ancien Ministre