Le froid et taciturne Blaise Compaoré qui a brûlé, avec un fusil d’assaut, la cervelle de son ami Thomas Noël Sankara, n’est pas homme à reculer devant un obstacle d’ordre constitutionnel. Il le saute ou le fait sauter, sans états d’âme. Non sans une ruse, une ténacité et un style caractéristiques de la personnalité des pensionnaires du Centre national d’Entrainement des Commandos (CNEC) de Pô. Une manière dire que les « burkinologues » ne sont nullement surpris par le choix du passage en force, nonobstant la clameur montante d’une opinion publique largement hostile à une modification de l’article 37 de la Constitution du Faso.

Après avoir tâté l’échiquier burkinabé, jaugé le contexte géopolitique du Sahel, amadoué ses homologues de l‘UEMOA et convaincu la fameuse communauté internationale (principalement les Occidentaux et les Nations-Unies) du rôle-clef du Burkina dans la stratégie d’endiguement du terrorisme et dans le schéma de stabilisation du Mali, l’amateur de blitzkrieg Blaise Compaoré a subitement posé les jalons d’un enterrement expéditif de la disposition limitative des mandats présidentiels. Une accélération des évènements qui a désarçonné une opposition bêtement piégée, jusqu’à la veille du changement de cap, dans un dialogue formellement sincère mais réellement cynique. La suivante et dernière étape du processus de révision constitutionnelle ne sera point un casse-tête. Tout marchera, le jeudi 31 octobre, come sur des roulettes, dans un hémicycle où le Congrès du Peuple (CDP) majoritaire remorquera des partis satellites ou entraînera des députés individuellement corrompus.

En effet, l’Assemblée nationale du Burkina – même bariolée à l’image d’une peau de léopard – sera aisément cornaquée à distance, par la Présidence du Faso. Les observateurs informés savent que le groupe parlementaire ADF-RDA est une muraille vermoulue. Son influent leader, Herman Yaméogo alias le Duc de Koudougou (il est le fils de Maurice Yaméogo premier Président du pays, en 1960) est un obligé du capitaine Blaise Compaoré. Ce dernier ayant pris en charge tout le cycle de formation de certains de ses enfants dans une Université américaine. Nous sommes en 1992, j’étais directeur de la rédaction du journal « Le Pays ». Et tout Ouagadougou bruissait de cette collusion politico-familiale entre Blaise Compaoré et le chef de file de l’opposition d’alors. Une complicité aussi inoxydable que l’acier ; puisqu’au lendemain du sabordage de la table ronde récemment initiée par le chef de l’Etat du Faso, Herman Yaméogo a fait un commentaire mi-figue, mi-raisin sur le bras de fer en perspective entre partisans de la révision et défenseurs de l’intangibilité de l’article 37.

Assurément, le Président Compaoré ne perd pas de vue la houle anti-référendum qui déferle sur le pays, à partir de segments significatifs de la société. Notamment ce crédible cartel des sentinelles de la Constitution du 27 janvier 1997 que forment le Cardinal-Archevêque de Ouagadougou, Mgr Philippe Ouédraogo, le Moro Naba et les figures de la néo-opposition du Mouvement du Peuple pour le Progrès (Roch Marc Kaboré, Salif Diallo et Zéphirin Diabré) tous d’anciens barons du système Blaise ou d’éminents membres des gouvernements burkinabés. Le doyen des Présidents en exercice de l’Afrique de l’Ouest, Blaise Compaoré, sait également que le champ politique national est aussi rugueux que glissant : on peut y trébucher comme trois de ses prédécesseurs (Yaméogo, Lamizana et Saye Zerbo) ou y périr comme Sankara. Mais l’hypothèse d’un départ clairement prévu par la Loi Fondamentale n’est pas enchanteresse à ses yeux. Et pour cause. Avec les cadavres qui emplissent les placards (ceux des militaires Thomas Sankara, Jean-Baptiste Lingani, Henri Zongo, du Professeur Clément Ouédraogo et du journaliste Norbert Zongo) et le syndrome sénégalais de la traque des biens mal acquis très susceptible d’être fatal à son jeune frère François Compaoré, le chef de l’Etat burkinabé ne trouve son salut que dans une épreuve de force, synonyme de fuite en avant.

C’est pourquoi – en bon stratège – il a anesthésié le front extérieur, c’est-à-dire l’emmerdeuse communauté internationale, en mettant en relief, un « Grand Besoin de Blaise » dans une partie non négligeable de l’Afrique en bordure et au sud du Sahara. Et comble de chances pour lui, les conséquences de l’opération Serval (incertitudes maliennes), les servitudes de l’opération Barkhane, l’expansionnisme effrayant du Bokko Haram ont surévalué le cahier des charges géostratégiques assignées au Burkina. Voilà qui explique le silence gêné, les réactions ambigües voire le soutien tacite des Occidentaux (France, Etats-Unis) à la démarche anti-démocratique de Blaise. En 2013, François Hollande avait – sans égards pour la souveraineté du Mali – déclaré : « Je serai intraitable sur la date du 31 juillet, pour l’organisation de l’élection présidentielle à Bamako ». Mais sur la violation projetée de la Constitution à Ouagadougou, l’Elysée n’a pas une opinion sonore et carrée. Le Discours mitterrandien de La Baule (coup d’envoi de la démocratisation et incubateur des fameuses conférences nationales souveraines en Afrique) est déchiré. La doctrine française a évolué au gré des intérêts…français. La soif de démocratie des peuples est sacrifiée sur l’autel de la lutte anti-Aqmi, anti-Bokko Haram et anti-Mujao. La sécurisation l’uranium du Niger, quasi-monopole du groupe nucléaire français AREVA, passe avant l’alternance au Burkina.

Mais, si l’agenda anti-terroriste des Occidentaux offre une bouée de sauvetage et garantit un nouveau bail à Blaise, il ne résout pas pour autant toutes les équations de politique intérieure. Une tempête populaire ne sera-t-elle pas de nature à hâter un arbitrage des casernes ? Voilà la force nationale dont les faits et gestes potentiels intéressent les analystes. Et cristallise, bien sûr, la vigilance du Président et non moins capitaine Compaoré. Ce dernier surveille cette armée burkinabé comme du lait sur le feu. Les mutineries violentes de 2011 sont une chaude et inoubliable alerte. Pour conjurer un 18 Brumaire burkinabé, Blaise a bien pris les choses en main. Remaniements de la chaine de commandement et promotions d’officiers ont alterné sans cesse. C’est ainsi que le Colonel (CR) de gendarmerie Djibril Bassolé, ministre des Affaires Etrangères, a été réactivé puis promu Général de Brigade. Sa mission : surveiller la gendarmerie qui, elle-même, surveille l’armée. Une armée coupée en deux entités d’inégales puissances, et de surcroit coiffée par un intendant, le Général Honoré Nabéré Traoré, issu du Groupement Central des Armées (GCA). Un chef d’Etat-major qui n’a jamais été connecté sur les unités combattantes et les bataillons de choc.

En clair, l’ultime survie de Blaise Compaoré dépend grandement du Régiment de Sécurité Présidentielle (RSP) rattaché à l’Etat-major Particulier de la Présidence et commandé par l’inamovible Général Gilbert Diendéré. Fort de 1000 hommes que les autres militaires jalousent, tant ils sont choyés, le RSP constitue la Garde prétorienne du régime. La loyauté de son Patron, en l’occurrence le Général Diendéré, est capitale. En tout cas, son parcours sort de l’ordinaire. Parmi la brochette d’officiers qui entouraient Thomas Sankara, lors du déclenchement de la Révolution de 1983, il est l’un des rares survivants au double sens physique et politique du terme. Signalons qu’après les mutineries en cascade, tous les chefs des grands commandements et des Régions militaires sont passés à la trappe. A une exception près : Général Diendéré. Pourtant, le RSP s’était mutiné dans l’enceinte du Palais, obligeant Blaise à fuir vers son village natal de Ziniaré, sur les hauts-plateaux mossi.

En fait, l’homme est fort et fort utile. Il commande la Garde présidentielle, chapeaute les services de renseignement…et libère les otages au Nord-Mali. Hier, le Général Diendéré était au cœur du troc « diamants contre carburant » secrètement noué entre Jonas Savimbi et Blaise Compaoré. Aujourd’hui, il met en pratique un protocole d’entrainement entre les Forces spéciales françaises stationnées au Burkina et les parachutistes du Palais présidentiel. Preuve d’une proximité avec la France des militaires. Pour la petite histoire, le Général Diendéré a sauté conjointement en parachute avec l’ambassadeur de France à Ouagadougou, le Général Emmanuel Beth, ex-commandant de la Force Licorne en Côte d’Ivoire. A cause d’un orage bizarrement non prévu par la météo, le saut a mal tourné. L’ambassadeur de France a fini son saut à l’hôpital. Le Général Diendéré a eu quelques contusions. Question : le Chef d’Etat-major Particulier de Blaise a-t-il des ambitions ? En tout cas, son épouse, la députée Fatou Diendéré est manifestement ambitieuse.

PS : les relations entre le Président Compaoré et le Général Diendéré n’ont pas toujours été au beau fixe. En 1992 (je résidai à Ouagadougou) la villa du Général a pris feu en pleine nuit, dans le très protégé Quartier de Haute Sécurité. A l’époque des versions ont circulé. Dont la plus pointue que je me garde de relater ici.

       Par Babacar Justin Ndiaye pour www. Actuconakry.com

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